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Les taux d’intérêt négatifs et leurs conséquences

ACTUALITE – Depuis quelques mois, les taux d’intérêt en Europe sont négatifs.

C’est ainsi que l’emprunt d’État allemand à 10 ans affiche un rendement de -0,3% en ce mois d’octobre 2019. Autrement dit, la personne ou l’institution qui achète aujourd’hui cet emprunt d’État recevra soit un capital moindre à l’échéance, soit devra payer chaque année 0,3% à l’émetteur. Pourtant les acheteurs de cet emprunt sont nombreux.

Cela voudrait-il dire que l’incertitude quant à l’évolution des marchés financiers est tellement grande que l’investisseur est actuellement d’accord de prêter 100 € à l’État allemand et de lui payer chaque année 0,3 € pour retrouver 10 ans après son capital de départ. Surprenant, non ?

Les taux d’intérêt négatifs devraient s’appliquer aussi aux liquidités se trouvant en compte courant, carnet de dépôt et compte à terme auprès d’une banque. C’est ce que souhaitent faire de plus en plus d’institutions : faire payer des intérêts à leurs clients pour leurs dépôts. En ce faisant, elles ne font que répercuter, vers leurs clients, les décisions de la Banque Centrale Européenne (BCE).

C’est en effet la BCE qui, seule, a le pouvoir de fixer le niveau des taux d’intérêt à court terme c’est-à-dire les taux d’intérêt allant de 1 jour à 1 an. Or le taux de référence de la BCE est, depuis le 18 septembre 2019, fixé à -0,5%. Ce taux est celui auquel les banques peuvent déposer leurs excédents de liquidité ou emprunter en cas de besoin de ces mêmes liquidités.

Au contraire, les taux d’intérêt supérieurs à 1 an sont déterminés par le marché selon le principe général de l’offre et de la demande. Ils tiennent toutefois compte des taux à court terme. Ainsi le taux à 2 ans sera égal au taux à 1 an augmenté ou diminué de la prévision des taux à 1 an dans 1 an (influencé notamment par le niveau d’inflation, l’évolution économique, …). Et ainsi de suite pour les taux à 3 ans, à 5 ans ou à 10 ans.

On comprend mieux la demande des banques de pouvoir pénaliser leurs clients détenteurs de liquidités importantes (minimum 100.000 €/compte). Elles ne font que répercuter le coût de leurs excès de liquidités auprès de la BCE. Excès de liquidités car la banque n’a pas la possibilité d’utiliser la totalité de l’argent de ses clients pour faire du crédit aux entreprises ou aux particuliers. Les crédits aux entreprises de la zone euro sont en effet en sensible diminution, signe d’un ralentissement des économies européennes.

La banque qui ne demanderait pas à ses clients un intérêt pour les liquidités qu’ils apportent, perdrait au jour le jour de l’argent. Ce qui n’est pas souhaitable pour un secteur déjà fortement fragilisé par la crise de 2007/2008. Mais il est vrai aussi que les équipes commerciales des banques (retail et private banking) auront de plus en plus pour mission de persuader leurs clients de transformer ces excès de liquidités (comptes courants, carnets de dépôts et autres comptes à terme) en produits financiers (fonds communs, gestion de portefeuille) apportant à la banque des commissions externes rémunératrices.

Banque centrale européenne
La Banque Centrale Européenne (BCE), basée à Francfort (Allemagne) est l’organisme ayant le pouvoir de fixer les taux d’intérêt à court terme (de 1 jour à 1 an) tandis que les taux d’intérêt à long terme (supérieurs à 1 an) sont déterminés par le marché (loi de l’offre et de la demande).

Car c’est bien toute la rentabilité de la banque qui est remise en question par les taux d’intérêt négatifs. On a pu lire, à plusieurs reprises, ces dernières semaines combien le secteur va mal. D’aucuns parlent même de quelques 50.000 suppressions d’emploi dans les banques en Europe. D’autres, qu’un tiers de ces mêmes banques sera inéluctablement en faillite dans les années à venir. La BCE, par ses taux d’intérêt négatifs, menace-t-elle tout le secteur bancaire de la zone euro alors que depuis la crise de 2007/2008, les banques semblaient plus fortes, plus solides ? Les critères de solvabilité sont, il est vrai, aujourd’hui bien meilleurs qu’à l’époque. Les fonds propres des banques européennes ont doublé depuis 2008. Cela signifie qu’elles pourraient résister beaucoup mieux aujourd’hui à un choc de l’importance de celui de la crise de 2007/2008.

Par contre, les critères de liquidité montrent qu’un certain nombre d’entre elles pourraient rapidement connaitre des difficultés selon les dernières analyses de la BCE. Le dernier stress-test de la BCE sur la liquidité de 103 banques de la zone euro montre en effet que 11 banques (du type banque universelle, c’est-à-dire exerçant tous les métiers de la banque) tiendraient moins de deux mois en cas de crise de liquidités. Souvenons-nous qu’en 2008 et 2011, la faillite de Dexia n’est pas due à un problème de solvabilité mais à une crise de liquidités.

Toutefois, c’est à un autre niveau que les taux d’intérêt négatifs mettent actuellement en danger les banques de la zone euro : celui de la rentabilité. C’est en effet le danger de ne plus faire de profits suffisants face aux coûts considérables auxquels elles doivent faire face qui est le risque le plus important pour elles aujourd’hui.

Pour le comprendre, il est nécessaire de se rappeler succinctement comment fonctionne une banque et d’où vient sa rentabilité.

Le métier de base d’une banque consiste en la récolte de fonds d’un côté et l’octroi de crédits de l’autre. Autrement dit, la banque reçoit des liquidités qui lui serviront à accorder des crédits aux entreprises et particuliers qui en ont besoin.

Au passage, la banque prend une marge (son bénéfice brut) qui consiste en la différence entre le taux qu’elle accorde au déposant et le taux auquel elle octroie du crédit. 

À ce métier de base, sont venus s’ajouter des activités apportant commissions et rémunérations (dont le poste le plus important est la distribution de produits financiers) ainsi que l’ensemble des opérations plus ou moins spéculatives pour compte propre (activités de salle de marchés, produits dérivés, …). Mais là aussi, les taux d’intérêt négatifs jouent contre la banque. Comment justifier, par exemple, des commissions de gestion de 1% ou plus si les taux sont négatifs et les performances des fonds peu risqués, médiocres ?

Face à ce bénéfice brut, les charges sont considérables. Elles le sont même de plus en plus ces dernières années à cause de la nécessaire informatisation de toutes les activités de la banque (voir à ce sujet notre article sur la banque privée et son évolution) ainsi que de l’obligation de respecter toutes les nouvelles réglementations de plus en plus contraignantes (Bale III, nouvelles règles comptables, MIFID II…).

Cependant, les postes les plus importants au niveau des charges restent les coûts de personnel et le réseau d’agences.

Si l’ensemble de ces charges sont supérieures à la marge brute, la banque a un problème de rentabilité. Or la situation actuelle des taux d’intérêt provoque mécaniquement une forte baisse de la marge brute alors que les charges ne diminuent pas. Comment ? Les taux d’intérêt étant négatifs, les excès de trésorerie de la banque doivent être placés à la BCE au taux de -0,5%. Et il est bien difficile de faire accepter par le client qui possède un carnet de dépôt non seulement de ne pas recevoir d’intérêt sur son compte mais en plus de devoir payer un intérêt pour avoir déposé son argent en banque sans faire disparaitre la monnaie fiduciaire (billets de banque et autres pièces).

D’autre part, la marge d’intermédiation (la différence de taux que prend la banque entre le dépôt d’un client et le crédit qu’elle octroie à un particulier ou une entreprise) s’est fortement réduite par le fait de la politique de taux négatifs de la BCE. À l’heure actuelle, cette marge est faible, voire très faible. La différence entre un placement à 1 jour et un placement à 5 ans est actuellement de 0,2% en Belgique. La courbe des taux (les taux de 1 jour à 10 ans représentés graphiquement par une ligne reliant tous ces taux) est en effet quasiment plate.

Conséquence, des banques perdent, au fil des jours, de l’argent.

Deux solutions s’offrent alors à elles :

  • soit ponctionner sur les fonds propres pour éponger les pertes ;
  • soit réduire encore et encore les charges.

C’est cette dernière solution qui est en cours actuellement : réduction du personnel, suppression des agences les moins rentables (c’est-à-dire celles dont le bénéfice est inférieur aux coûts individualisés).

Et comme les taux risquent de rester négatifs encore pour un bon bout de temps, c’est l’ensemble du secteur bancaire de la zone euro qui est aujourd’hui en danger.

Mais pas seulement les banques.

Les compagnies d’assurances (pour leur activité vie) sont elles aussi en danger par le fait des taux d’intérêt négatifs. Comment continuer aujourd’hui à faire de l’assurance-vie à capital garanti et taux garanti (assurances de la branche 21) dans un contexte de taux d’intérêt négatifs aussi bien à court qu’à long terme (en Belgique, par exemple, les taux à 1 jour sont de l’ordre de -0,4% et l’obligation d’État à 10 ans — OLO — à -0,06%) alors que les coûts et autres frais de structure demeurent inchangés ? Cela ressemble à la quadrature du cercle…

D’ailleurs, de plus en plus de Compagnies d’assurance renoncent à faire de l’assurance de type branche 21.

Mais le fardeau est encore bien lourd de tous les contrats existants. Pour ne pas dire trop lourd à supporter pour un certain nombre de compagnies d’assurance de la zone euro sans prendre de risque. D’aucune s’aventurent alors dans des secteurs moins stables comme le marché immobilier ou les marchés d’actions. Ce qui n’est pas sans risque (voir notre article sur les compagnies d’assurance).

Mais pas seulement les banques et les compagnies d’assurances.

Ce sont aussi les fonds de pension qui petit à petit vont connaitre des difficultés à cause de ces taux d’intérêt négatifs.

La plupart des grandes entreprises européennes ont créé des fonds de pension complémentaires pour leurs employés et cadres. Avec les taux négatifs de la BCE, il est impossible pour ces fonds de respecter leurs engagements futurs. Deux issues sont alors possibles : soit négocier de nouvelles conditions (après dissolution du précédent). Ce qui ne se ferait pas sans d’énormes difficultés (autorité de contrôle, syndicats…). Soit puiser dans les fonds propres de l’entreprise pour apporter le complément de capitaux nécessaires au respect des engagements pris par le fonds de pension.

En conclusion, le soutien à l’économie et aux marchés financiers voulu par la BCE n’a pas que des avantages. Ce soutien pourrait même engendrer des difficultés pour les acteurs de l’économie réelle que sont les banques et les compagnies d’assurance.

En conséquence, le niveau des risques pour tout un chacun d’entre nous a sensiblement augmenté :

  • Les banques et compagnies d’assurance connaissent des difficultés à engendrer des profits.
  • Les entreprises sont plus endettées que jamais. Ce qui, en cas de retournement conjoncturel, pourrait les mettre en défaut de paiement ou en difficulté de retrouver du crédit.
  • La BCE ne pourrait guère faire plus qu’elle n’a déjà fait. Les taux d’intérêt sont négatifs et les achats d’emprunts d’État à leur maximum.
  • Quant aux États eux-mêmes, ils sont si lourdement endettés qu’ils ne peuvent, eux non plus, plus faire grand-chose de plus.

Il est donc crucial aujourd’hui de pouvoir déterminer sa capacité à résister aux évènements contraires que l’on soit dirigeant d’entreprise, indépendant, salarié ou pensionné.

Il est aujourd’hui plus que jamais indispensable d’établir pour soi-même une liste des risques que l’on pourrait rencontrer dans les mois ou les années à venir et d’en déterminer la probabilité afin de pouvoir créer au mieux une protection contre ces risques ou à tout le moins en diminuer les conséquences.

Dans ce domaine, la procrastination est proscrite.

Alors faites-vous aider par une équipe dont c’est le métier !

Par l’équipe Patrimoine Consult, en collaboration avec Jean-Luc Herckens, Financial Services & Markets Consultant.

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